Recâblage de la mondialisation – Carnegie Europe

Résumé

La dernière décennie a vu une augmentation constante des mouvements populistes dans le paysage politique de nombreuses sociétés. Contrairement aux années 1990, lorsque le mouvement altermondialiste s’opposait à l’intégration économique néolibérale en mettant l’accent sur les pays en développement, la réaction actuelle contre la mondialisation est alimentée par la colère face à son impact sur les économies avancées. Les nuances les plus importantes contre la mondialisation se sont reflétées dans le vote du Brexit en juin 2016 au Royaume-Uni et dans l’élection du président Donald Trump aux États-Unis en novembre 2016. L’Union européenne (UE) est menacée par des partis politiques eurosceptiques, par -divisions sud et avec une vision nettement distincte de l’UE favorisée dans des capitales telles que Budapest et Varsovie.

À l’ère plus récente de la mondialisation, de nombreuses familles ont connu une baisse de leur niveau de vie en raison de la stagnation ou de la baisse des salaires, associée à la hausse rapide des coûts d’un mode de vie de classe moyenne dans un contexte d’insécurité croissante de l’emploi.1 Les arguments nativistes selon lesquels l’ouverture des marchés et la mondialisation ont appauvri la classe moyenne et attaqué systématiquement les identités nationales trouvent un écho auprès de segments de la société désenchantés par les prétendus avantages du système actuel. Les risques encourus par les personnes vivant dans des situations précaires – une classe sociale connue sous le nom de précarité – trouvent leurs racines principalement dans des facteurs technologiques ou dans la mauvaise gestion des transformations économiques plutôt que dans le commerce. Quoi qu’il en soit, les vagues d’immigration – une autre caractéristique de cette période – fournissent un terrain fertile à la politique de droite pour capter ces frustrations et brouiller les mécanismes de causalité en termes de ce qui crée ces dommages et qui en bénéficie.

Il est clair aujourd’hui que ceux qui restent voient la mondialisation comme étant liée à la sécurité de l’emploi et ne peuvent tolérer les transformations de l’économie mondiale ou nationale sans une certaine forme de soutien de l’État. Comme ce groupe ne fera que croître en taille avec le changement technologique, les partis politiques traditionnels recalibrent déjà leurs positions de longue date sur des questions comme le commerce et la migration en réponse à cette tendance.

La pertinence politique du sentiment anti-mondialisation non seulement dans les pays en développement mais aussi dans les pays industrialisés dépendra de la mesure dans laquelle les contrats sociaux post-pandémiques réintégreront les marchés dans les valeurs sociales. Pour les politiciens centristes, le défi sera de convaincre les électeurs qu’ils peuvent opérer les transformations nécessaires dans la pensée politique pour atténuer le sentiment d’injustice ressenti par les laissés-pour-compte et surmonter leur méfiance à l’égard des élites qui ont contribué à façonner le système auquel ils s’opposent.

Sinan Ulgen

Ülgen est chercheur invité à Carnegie Europe à Bruxelles, où ses recherches portent sur les relations étrangères, nucléaires, cyberpolitiques et transatlantiques de la Turquie.

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La crise du coronavirus a certainement amplifié les faiblesses existantes dans les économies en développement et élevé le statut de questions telles que la conception optimale des contrôles de capitaux. Du côté positif, la pandémie a également créé de nouvelles opportunités en exposant les risques inhérents aux chaînes d’approvisionnement mondiales construites autour de la Chine. Les débats en cours sur le licenciement plutôt que sur la relocalisation, le processus de retour de la production de biens dans le pays d’origine d’une entreprise, auront des implications importantes pour les économies qui peuvent être une alternative à la Chine dans leur région. À mesure que les flux mondiaux d’investissement direct étranger et de commerce changent, on peut s’attendre à ce que les pays en développement poursuivent des politiques économiques quelque peu nationalistes pour faire face à la crise. Parallèlement, ils chercheront probablement à bénéficier d’une restructuration plus large des chaînes de valeur mondiales vers une architecture plus diversifiée, flexible et centrée sur les régions pour assurer la durabilité de leurs industries dans un nouveau monde.

Un défi majeur à cet égard sera de galvaniser les efforts de renforcement des capacités pour concevoir des politiques de localisation ancrées dans l’identification et la promotion des avantages comparatifs au niveau du produit. Alors que les différentiels de coût de la main-d’œuvre deviennent de moins en moins pertinents avec l’automatisation, la manière dont les pays en développement gèrent ce processus déterminera le pouvoir politique de la mondialisation dans l’économie politique nationale. Après la pandémie, la gestion des obligations de service de la dette des pays sera une force majeure pour façonner le sentiment populaire.

En résumé, l’insatisfaction à l’égard de la mondialisation s’est transformée en une puissante dynamique politique dans de nombreux pays. Cela a déclenché une réaction violente contre les systèmes et les acteurs politiques établis, provoquant l’émergence de plates-formes populistes et nativistes. Dans le même temps, ce mécontentement a créé un environnement politique interne propice à un protectionnisme commercial généralisé et à des politiques d’immigration plus strictes. Il est donc finalement devenu clair que la mondialisation rampante et sans entrave a produit un modèle insoutenable qui crée des inégalités de revenus toujours croissantes au sein des nations et entre elles. Mais plus important encore, le mondialisme incontrôlé est de plus en plus considéré comme une menace pour l’intégrité du gouvernement démocratique. La principale question pour les décideurs du monde entier est de savoir comment reformuler la mondialisation pour atténuer ses conséquences négatives tout en gardant intacte sa dynamique fondamentale de croissance.

Cette collection se concentre sur cinq thèmes clés qui sous-tendent la mondialisation : le commerce, les données et la technologie, la finance, les impôts et le changement climatique. Le premier objectif de l’étude est d’identifier les préoccupations liées à ces politiques d’ancrage. Le deuxième objectif est d’explorer les convergences et divergences régionales concernant les solutions possibles à ces problèmes communs. Le tour d’horizon se termine par une feuille de route qui comprend des propositions spécifiques visant à combler les lacunes du cadre actuel de mondialisation. Ces propositions bénéficient d’un soutien multilatéral suffisant pour orienter un programme de réformes politiques.

La méthodologie de compilation a été conçue pour recueillir des perspectives régionales sur la mondialisation en tirant parti du savoir-faire de la présence mondiale de Carnegie. Ainsi, les chapitres sur les États-Unis, l’UE, l’Inde, la Russie et la Chine ont été rédigés par des experts de Carnegie ; ceux sur l’Amérique latine et l’Afrique ont été confiés à des experts indépendants. Le chapitre suivant consiste en une large analyse des critiques et fractures dominantes de la mondialisation. Il commence par un aperçu des implications politiques d’un mondialisme qui a mal tourné. Il se concentre ensuite sur les cinq principaux domaines politiques, qui constituent également l’analyse centrale des chapitres régionaux suivants.

Le dernier chapitre synthétise les principaux résultats dans le but d’élaborer un agenda politique pertinent pour la réforme de la mondialisation. Il recommande également la création d’un groupe de travail de haut niveau pour rationaliser les diverses recommandations visant à recâbler la mondialisation. Cette proposition vise à combler une lacune fondamentale dans les débats actuels : l’absence de discussion inclusive dans l’ensemble des domaines politiques qui façonnent la mondialisation.

Remarques

1 Organisation pour la coopération et le développement économique, Sous pression : la classe moyenne écrasée (Paris : Éditions OCDE, 2019), https://doi.org/10.1787/689afed1-en.

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